Jessica Pegula : "C’est vraiment une invasion de la vie privée"
Open d'AustralieJessica Pegula [6] a battu Amanda Anisimova [4] 6-2, 7-6(1) ce mercredi 28 janvier à Melbourne, en quarts de finale de l'Open d'Australie. Pour sa quatrième tentative à ce stade du tournoi, l’Américaine décroche enfin sa première demi-finale à Melbourne, au terme d’un match de 1h35. Désormais, Pegula a battu trois compatriotes dans ce tournoi (McCartney Kessler, Madison Keys, puis Anisimova) et est devenue la première Américaine à réaliser cela à l’Open d’Australie depuis 1993. Elle reste aussi sur huit victoires consécutives contre une Américaine en Grand Chelem. Après sa finale à l'US Open 2024, Pegula tentera d'aller chercher une deuxième opportunité.
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"Avant, je me mettais un peu trop de pression"
Jess, félicitations. Vous voilà en demi-finales de l’Open d’Australie pour la première fois. Donnez-nous vos impressions sur votre performance aujourd’hui et sur la manière dont vous avez réussi à l’emporter.
Je suis vraiment contente de ma performance aujourd’hui. J’ai trouvé que, du début à la fin, il y a eu beaucoup de bascules de momentum, mais j’ai eu l’impression d’entrer très bien dans le match, de très bien servir, et j’ai réussi à tenir bon dans le deuxième set, à reprendre ce break et à conclure en deux sets. Donc je pense que j’ai montré une bonne solidité mentale sur la fin, sans me frustrer, et oui, je suis vraiment heureuse de tout, aujourd’hui.
Vous aviez un bon bilan contre elle. Vous ne l’aviez pas rejouée depuis qu’elle est devenue une joueuse du top 10. Quelle confiance vous donnait ce face-à-face, et le fait que vous jouiez bien ?
Ça aide forcément d’avoir un bon bilan contre quelqu’un. Je pense que ça vous fait savoir que vous pouvez la battre, peu importe le classement. Ça reste toujours quelque part dans un coin de la tête. Mais je l’avais jouée plusieurs fois, et on ne s’était pas affrontées à Pékin, ni aux Finals. J’étais curieuse de voir ce qu’elle faisait différemment en tant que joueuse de haut niveau. Donc je savais que ce serait un défi. Mais honnêtement, je me suis vraiment appuyée sur ma stratégie et sur les choses sur lesquelles je travaille avec mon équipe pour m’en sortir à la fin. Oui, je pense qu’elle joue mieux, qu’elle se déplace un peu mieux, que sa tolérance dans l’échange est un peu plus élevée. Mais je suis contente d’avoir fait confiance à mon plan de jeu, et à certaines choses que je sentais pouvoir repérer. Je pense que ça m’a aidée.
Toutes vos demi-finales en Grand Chelem sont arrivées après vos 30 ans. À quel point appréciez-vous davantage l’ampleur du travail nécessaire pour atteindre une demi-finale ou une finale, par rapport à ce que vous imaginiez il y a dix ans ?
Je ne sais pas. Je pense que j’ai fait du bon travail en me mettant dans de bonnes positions, mais quand je repense à certains quarts de finale perdus, je ne sais pas si, mentalement, j’étais vraiment prête. Je crois que j’étais… je ne sais pas… heureuse d’être là, et ensuite je me mettais un peu trop de pression pour atteindre le tour suivant. Mais je pense aussi que je suis devenue une meilleure joueuse : je sais mieux comment être dans cette position, j’ai plus d’outils. Quand vous sentez que vous avez plus de solutions “dans la boîte à outils” quand ça ne se passe pas très bien, ça donne beaucoup de confiance. Quand vous avez l’impression d’être impuissante — et c’est ce que je ressentais dans certains quarts auparavant — c’est frustrant, parce que vous avez l’impression de ne rien pouvoir faire pour renverser le match : vous vous battez en espérant qu’il se passe quelque chose.
Dans certains de ces matches, j’avais juste le sentiment de ne pas être la meilleure joueuse sur la durée. Là, je suis fière de moi, encore une fois, d’avoir réussi à continuer à progresser de façon constante. Et honnêtement, j’ai l’impression que le niveau est plus élevé maintenant qu’à l’époque où je faisais certains de ces quarts. Aryna n’était peut-être pas aussi dominante, Rybakina peut-être pas non plus. Iga dominait déjà un peu, mais maintenant on a toutes ces filles, Amanda… C’est étrange d’y penser, mais je ne sais pas si j’ai forcément travaillé plus dur. Je pense que je travaille un peu moins dur, mais beaucoup plus intelligemment, et que je me suis vraiment concentrée sur comment devenir meilleure.
"Je suis quelqu’un qui ne panique pas vraiment. Je ne deviens pas trop émotionnelle"
Pouvez-vous parler un peu de votre persévérance dans votre carrière et aussi de la stabilité dans votre jeu ? Amanda a utilisé ce mot pour vous décrire.
Je pense que ça vient un peu de ma personnalité. Je suis quelqu’un qui ne panique pas vraiment. Je ne deviens pas trop émotionnelle. Je ne m’énerve pas trop. Donc je pense que cette stabilité vient de là. Je pense aussi que c’est une question de maturité, d’apprendre à grandir dans sa personnalité. Et ces quatre ou cinq dernières années, j’ai vraiment réussi à le mettre sur le court, et ça a aidé mon jeu, mon mental. Je suis très persistante : j’ai toujours envie de progresser, de travailler des choses, d’avoir le sentiment que je peux faire des choses que peut-être les gens pensaient que je ne pourrais pas faire, et de m’améliorer dans ces domaines-là.
Oui, je pense que ma façon de voir le jeu est différente de celle de beaucoup de gens, et c’est une force. Et je crois que, ces dernières années, je me suis appuyée davantage sur mes points forts : cette stabilité, ma dureté mentale, ma capacité à rester calme sur le court. Il faut être confiante à ce niveau, vous jouez contre des joueuses très fortes. Donc oui, c’est un mélange : personnalité, et apprendre à l’intégrer à mon tennis.
Et dans le reste de votre vie aussi ?
Oui, je ne m’énerve pas trop et je passe vite à autre chose. Il y a des choses qui peuvent vraiment m’agacer, mais en général, je suis passée à autre chose en un jour, et je suis capable de réfléchir très clairement. J’ai toujours été comme ça. Ce n’est pas que j’essaie de me vendre, c’est juste ma personnalité : je ne suis pas super anxieuse, je ne suis pas quelqu’un qui s’emporte. Ça n’a jamais vraiment été moi.
"C’est vraiment une invasion de la vie privée. On est sur le court à la télé. Vous rentrez, vous êtes à la télé"
Coco et Iga ont parlé des caméras en backstage ici, et du manque de vie privée. Coco ne s’est pas rendu compte qu’elle était dans une zone filmée quand elle a cassé une raquette après sa défaite hier. En tant que membre du conseil des joueuses, qu’en pensez-vous : la vie privée et les “safe spaces” pour les joueuses, face au désir du tournoi d’avoir du contenu constant ?
Oui, je ne suis pas fan de ces caméras. J’ai vu ça hier soir et je me suis dit : “Ouh là…” C’est la même chose quand Aryna a perdu la finale : je me disais, “vous ne pouvez pas juste laisser les filles avoir un moment à elles ?” Honnêtement, on parlait déjà des caméras il y a des années. Je me souviens que Maddie Keys, sa priorité numéro 1 au conseil, c’était : “Il faut arrêter ces caméras. C’est dingue.” Je pense qu’ils ont fini par mettre des panneaux pour que les gens sachent qu’il y avait des caméras, mais cette année, j’ai l’impression que c’est encore pire. Je veux dire, je suis dans la salle de musculation et il y a des vidéos de moi en train de marcher dans le site. J’ai vu des images dans des zones où je ne savais même pas que ça filmait, dans des endroits où vous ne pensez pas qu’on vous regarde. C’est dans chaque couloir.
Coco n’avait pas tort quand elle disait que le seul endroit, c’est le vestiaire, ce qui est fou. Vous vivez votre journée… et vous avez l’impression que quelqu’un vous filme en permanence. J’ai vu en ligne des gens zoomer sur les téléphones des joueurs et tout ça : c’est tellement inutile. Je trouve que c’est vraiment une invasion de la vie privée. On est sur le court à la télé. Vous rentrez, vous êtes à la télé. Littéralement, le seul moment où vous n’êtes pas enregistrés, c’est quand vous allez vous doucher ou aller aux toilettes.
Je pense qu’il faut réduire ça, c’est sûr. Je ne pense pas que ce que Coco a fait était mal. Je ne pense pas que ce qu’Aryna a fait était mal. C’est juste que des gens le voient. Et vous avez l’impression d’être constamment sous microscope. Ensuite, les gens postent ça en ligne, ils sortent ça de son contexte, ou ils vous jugent sur un moment qui ne devrait pas être un “moment”. Ça devrait être un moment privé. Je n’aime vraiment pas ça. On m’a déjà dit, ici, de supprimer des choses parce que le tournoi “possède” les images. Et je me dis : “Vous êtes sérieux ?” Moi, je poste quelque chose qu’on me demande d’enlever, mais vous pouvez me filmer dans tous les couloirs et le poster en ligne ? Ce n’est pas correct.Donc oui, je pense que Coco a eu raison de le signaler. Et ce n’est pas nouveau : du point de vue du conseil, on en parle depuis longtemps. Mais j’ai l’impression que c’est pire ici que certaines autres années, donc maintenant ça va clairement être remis sur la table et davantage mis en lumière.
Vous avez l’impression que ce tournoi, plus que les autres, fait ça ?
Oui, on dirait. Je me souviens qu’il y a quelques années, c’était déjà un sujet de discussion, puis ils ont mis des panneaux pour prévenir… mais personne ne regarde un panneau. Ça ne rend pas la chose meilleure. Donc oui, c’est très intrusif.
"Vous avez des jours où vous voulez juste venir et repartir, ne parler à personne, et sortir vite du site"
On sait que vous passez du temps avec d’autres joueuses et que vous êtes souvent avec vos collègues. Certaines top joueuses restent davantage dans leur bulle, avec leur staff. Vous, vous préférez être plus détendue ? Ça vient de votre personnalité ?
Oui, peut-être un peu. Parfois, vous avez des jours où vous voulez juste venir et repartir, ne parler à personne, et sortir vite du site. Mais je suis très proche de beaucoup de filles sur le circuit, et aussi de gars. On se voit beaucoup. Je dirais que je suis toujours très cordiale. Au final, on travaille toutes au même endroit : on vient “au boulot”, si on veut l’appeler comme ça, on joue, on s’entraîne, on se prépare. Donc je trouve que l’ambiance est bien meilleure quand on reste cordiales : dire bonjour, demander comment ça va, dire “bon match hier”, ce genre de choses si vous les avez vues jouer. J’ai pas mal d’amies sur le circuit, surtout chez les Américaines, et ça m’a beaucoup aidée à apprécier les voyages. Voyager, c’est dur pour tout le monde, être loin de chez soi, c’est difficile. Donc avoir un groupe de personnes avec qui faire des choses, parler, être soi-même, c’est super utile.
Je ne voyage pas non plus avec une grosse équipe : généralement, trois ou quatre personnes maximum. Ici, c’est juste mon coach et mon partenaire d’entraînement. Je pense que je fais mieux en petits groupes. Donc j’aime garder mon focus avec mon équipe, mais en même temps, je suis plutôt tranquille et j’essaie d’être sympa avec la plupart des gens qu’on voit tous les jours.
Vous avez une série de succès contre les Américaines. Vous êtes nombreuses à viser la place de n°1 américaine, vous êtes plusieurs dans le top 10 dans l’ère post-Serena. Est-ce que c’est des “bragging rights” (droits de se vanter) en jeu, ou est-ce juste quelque chose qui vous nourrit ?
Qui a le meilleur bilan contre les Américaines ? Moi ? Bon, je prends (rires). Je prends ces droits de se vanter. Je pense que c’est quelque chose dont je suis un peu fière. Oui, surtout contre certaines des plus jeunes, c’est un peu un “hé, tu n’y es pas encore tout à fait”, un petit clin d’œil (sourire). Je ne sais pas vraiment pourquoi mon bilan est si bon contre les Américaines, mais maintenant qu’on me l’a demandé quelques fois, oui, je préfère clairement avoir ce bilan-là que ne pas l’avoir (rires).
"Je suis pour le fait de faire grandir un Grand Chelem, d’avoir du contenu pour les fans, mais à un moment, c’est trop"
L’an dernier à la même période, le groupe WhatsApp disait : “Maddie va gagner.” À quoi ressemble le groupe WhatsApp aujourd’hui ?
Vous avez vu quand Jenny a dit que j’allais gagner Wimbledon, et j’ai perdu au premier tour ? Donc je ne veux plus recevoir ce genre de messages, c’est tout ce que je dis (sourire). Quand Jenny m’a dit ça et que j’ai perdu au premier tour, je lui ai dit : “Ne dis plus jamais ça” (sourire). Il faudra leur demander après le tournoi, mais oui, je ne veux plus voir ce genre de messages (rires).
Sur les caméras : comment faire pour que Tennis Australia (ou qui que ce soit) écoute, si c’est un sujet depuis 2019 ? Et puis, personne ne l’a demandé : Rybakina au prochain tour, vos pensées ?
Pour les caméras, je ne sais pas trop. Ça renvoie à beaucoup de sujets liés aux Grands Chelems : avoir une ligne de communication avec eux, ce serait génial, mais on ne l’a pas vraiment aujourd’hui. Donc ce serait typiquement le genre de sujet où on dirait : “Personne ne veut ces caméras, c’est invasif, intrusif.” Je suis pour le fait de faire grandir un Grand Chelem, d’avoir du contenu pour les fans, mais à un moment, c’est trop. Donc c’est là que ça coince. Comme Coco en a parlé hier, je pense que ça va attirer plus d’attention, et j’espère qu’ils vont réduire ça. Mais on ne saura pas avant l’an prochain, ou sauf s’ils décident de répondre et d’avoir une communication plus ouverte avec nous.
Concernant Rybakina, oui, je viens de la jouer à Riyad. Elle jouait vraiment très bien. Elle a évidemment gagné l’épreuve.
Ça va être très dur. Quelqu’un qui sert comme elle, elle sera toujours dans le match. Et ce n’est pas seulement le service : elle retourne, elle joue très bien du fond, c’est un jeu de puissance assez complet. Je vais regarder ce que j’avais fait à Riyad et voir si je peux changer certaines choses, mais oui, ça ne devient pas plus facile à partir de maintenant. On a eu un match très serré en Arabie saoudite, donc je vais devoir analyser ça et voir ce que je peux faire différemment. Elle a l’air d’avoir joué un match très propre aujourd’hui, j’en ai regardé un peu. Oui, encore une grosse frappeuse. Il n’en manque pas sur le circuit en ce moment.
Publié le par Alexandre HERCHEUX