Jessica Pegula pas fan d'un boycott : "C'est une position radicale"
Roland-GarrosLe media day de Roland-Garros a été marqué par une action forte de certains des meilleurs joueurs du monde, limitant leur présence à quinze minutes en signe de protestation au prize money distribué par les tournois du Grand Chelem dont Roland-Garros, jugé insuffisant. Jessica Pegula a longuement discuté en conférence de presse à propos de cette fronde des joueurs, dont elle fait partie, et a développé l'idée derrière.
Jessica Pegula avant de débuter Roland-Garros 2026
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"L’objectif, c’est surtout d’aider l’ensemble du circuit"
Jess, bon retour à Paris. Comment s’est passée ta préparation ? Comment ça se déroule jusqu’ici ?
Pour l’instant, tout va bien. Ça fait du bien de voir enfin un peu de soleil à Paris, parce qu’à mon arrivée il faisait vraiment très froid. Donc c’est agréable. J’ai hâte de commencer. La semaine est passée très vite avec les entraînements, et on y est presque. Donc oui, impatiente.
Contente de te revoir. On parle beaucoup en ce moment de votre position vis-à-vis des tournois, du futur des prize money. On insiste sur le fait que ce n’est pas seulement une question de top players, mais aussi des joueurs moins bien classés. Cela dit, dans un contexte où les quarterbacks gagnent des millions et où certains joueurs NBA touchent 50 millions par an, est-ce que les meilleurs joueurs de tennis ne devraient pas eux aussi gagner davantage ?
Globalement, oui, à mesure que les prize money augmentent, les meilleurs joueurs — ceux qui gagnent et qui remplissent les stades — doivent évidemment être récompensés pour l’engouement qu’ils génèrent. Mais comme vous l’avez dit, notre priorité, c’est l’écosystème du sport dans son ensemble. On ne veut pas d’un système trop concentré au sommet. L’US Open a augmenté les gains l’an dernier, ce qui est très bien, mais cela a surtout bénéficié aux tout premiers, et ce n’est pas vraiment ce qu’on recherche dans les discussions actuelles avec les Grands Chelems. C’est aussi pour ça qu’on est là aujourd’hui et qu’on a opté pour cette action symbolique de 15 minutes. Bien sûr, les meilleurs doivent gagner ce qu’ils méritent. Mais l’objectif, c’est surtout d’aider l’ensemble du circuit, notamment les joueurs moins bien classés, pour qu’ils puissent avoir une vraie carrière, des opportunités, et qu’on voie davantage de parcours émerger.
Merci pour tes mots sur Howard. Et sur ce sujet, justement : beaucoup de joueurs sont interrogés aujourd’hui, et tu es impliquée depuis longtemps dans les questions liées aux joueurs. À quel point est-ce difficile d’aligner tout le monde, d’avoir un message clair sur les deux circuits ? Comment s’est passée la coordination ?
C’est probablement la chose la plus difficile en tennis : mettre tout le monde d’accord. Mais pour aujourd’hui, ça a été plutôt simple à coordonner. Il suffit de dire aux joueurs qu’ils ont moins d’obligations médias, et en général, tout le monde est rapidement d’accord… Plus sérieusement, ce n’est jamais évident : chacun a ses horaires, ses entraînements, ses matchs. On fonctionne tous avec des plannings différents. Mais sur ce point précis — faire moins de médias — ça a été assez simple, oui. Ça a pris très vite.
Dans la même idée : on a parlé de boycott à Rome. De manière générale, jusqu’où les joueurs sont-ils prêts à aller ? Sont-ils prêts à faire des choses inconfortables, voire des sacrifices, pour atteindre ces objectifs ? Par exemple, ne pas faire de conférence de presse du tout et défier Roland-Garros de les sanctionner ?
Le seuil de confort varie énormément d’un joueur à l’autre. Il faut trouver un équilibre. Le fait que des top players prennent la parole — comme à Rome — aide beaucoup : les autres ont tendance à suivre. C’est pour ça qu’il était important d’avoir les meilleurs alignés. Je pense que c’est globalement le cas, même si ce n’est pas simple avec les emplois du temps. Quand les leaders s’expriment, ça crée un sentiment d’unité. À l’inverse, quand quelqu’un est isolé, c’est plus difficile pour les autres de s’exposer. Mais quand Aryna et Jannik ont pris position, ça a tout de suite créé une dynamique collective. C’était très positif. Après, chacun a ses limites : on ne peut forcer personne. L’idée, c’est d’informer, d’échanger, de voir où chacun se situe, et d’essayer de trouver un terrain d’entente. C’est ce qu’on a fait aujourd’hui.
"L’idée de boycott était une position assez radicale"
Comment cette action a-t-elle été décidée ? De qui vient l’idée ? Et quelle pourrait être la suite ?
On réfléchit en permanence à différentes options. À Rome, l’idée de boycott évoquée par Aryna était une position assez radicale. Ensuite, avec les joueurs, on a cherché des actions plus réalisables, surtout à l’approche d’un Grand Chelem. Il faut quelque chose de faisable dans un calendrier déjà très chargé. L’idée s’est construite notamment avec Larry Scott, avec qui on travaille, en essayant de trouver un compromis. Si on propose quelque chose de trop extrême, personne ne suit et rien ne se passe. Donc il faut trouver un juste milieu, quelque chose de concret et applicable, même dans une semaine comme celle-ci.
Sur le plan sportif maintenant : en tant qu’analyste et podcasteuse, comment vois-tu les tableaux ? Chez les hommes, tout le monde se demande comment arrêter Jannik, vu sa dynamique. Et chez les femmes, le tournoi semble très ouvert, avec toi aussi parmi les prétendantes. Comment analyses-tu ça ?
Le « problème Jannik »… je n’ai pas la réponse. Je pense que personne ne l’a. Son niveau est impressionnant, et avec l’absence de Carlos, on a presque l’impression que l’issue est écrite d’avance. Mais le tennis reste imprévisible : tout peut arriver, il y a le format en trois sets gagnants, la question physique… Donc on ne sait jamais. Mais oui, c’est clairement le favori, et il joue le meilleur tennis du monde. C’est même difficile à décrire. On en parle dans le podcast, et on reste un peu sans mots. C’est assez incroyable. On disait la même chose à une époque avec Novak — qu’on ne reverrait plus ça — et finalement, quelqu’un est déjà en train de le refaire. C’est fou.
Chez les femmes, c’est plus ouvert. Les résultats sur terre battue ont été variés : Elena a gagné Rome, Marta Madrid… Il y a beaucoup de joueuses en forme, moi comprise. Aryna a sans doute le meilleur bilan en Grand Chelem récemment. Coco adore jouer ici. Il y a beaucoup de candidates crédibles, et ça rend le tournoi très intéressant. Peut-être un peu moins stressant que chez les hommes, où il faudrait battre Jannik. Là, le tableau est ouvert, et ça reflète bien la richesse actuelle du tennis féminin.
Justement, est-ce que ça change complètement la donne par rapport à l’an dernier, où Iga arrivait en triple tenante du titre avec la possibilité d’en gagner un quatrième ? Qu’est devenue cette aura ?
Ces années-là, sur terre, Iga était au-dessus. C’était la meilleure joueuse sur cette surface, très dominante. Je ne dirais pas qu’elle a perdu son aura : elle reste une immense championne, multiple lauréate en Grand Chelem, capable de gagner sur toutes les surfaces. Mais quand vous dominez autant, les autres travaillent pour trouver des solutions contre vous. Le niveau global s’élève aussi. Peut-être qu’elle a eu un peu moins de confiance sur certains matchs. Mais elle est encore très jeune, et une carrière est faite de hauts et de bas. Elle a déjà accompli énormément. Elle est peut-être un peu moins dominante aujourd’hui, mais ça ne veut pas dire qu’on a envie de la jouer ici, vu son expérience.
Sur l’action médiatique d’aujourd’hui : vous dites agir pour l’ensemble du circuit, notamment les joueurs moins bien classés. Mais eux semblent un peu moins alignés dans le message. Comment se passent vos échanges avec eux ?
La prochaine étape, ce sera sans doute de renforcer la communication avec eux. Elle existe déjà, bien sûr — les classements évoluent en permanence — mais notre priorité a été de mobiliser les top players, parce que ce sont eux qui ont le plus d’impact médiatique. Cela dit, on agit bien pour tout le monde. On peut avoir l’impression que les meilleurs réclament plus d’argent, mais en réalité, on utilise surtout notre visibilité pour faire avancer les choses. On parle de meilleure répartition des revenus, de bien-être des joueurs, et ça bénéficiera aussi aux joueurs moins bien classés. Donc oui, il faudra mieux structurer les échanges avec eux à l’avenir. Mais pour l’instant, l’objectif était d’afficher une unité forte entre joueurs et joueuses. Et la communication reste bonne.
Publié le par Paul MOUGIN