Marco Trungelliti : "Ce qu'il se passe est vraiment stupide..."
Roland-GarrosLe vétéran Marco Trungelliti (36 ans), qui a atteint sa première finale ATP à Marrakech cette saison, a remporté son 6e match en carrière dans le tableau final d'un Grand Chelem ce dimanche. Opposé au Français Kyrian Jacquet, en manque de rythme, l'Argentin (81e) n'a pas traîné sur le court : il s'est imposé en 1h46, 6-4, 6-2, 6-2. Au prochain tour, il retrouvera Karen Khachanov, tombeur du Français Arthur Géa en trois sets. L'Argentin de 36 ans a aussi profité de son passage en conférence de presse pour livrer un discours fort sur le système, la gouvernance et la place réelle des joueurs dans le tennis moderne. Figure à part du circuit, longtemps marqué par son rôle de lanceur d’alerte dans une affaire de matchs truqués et par le manque de protection qu’il estime avoir reçu, Trungelliti a rappelé que le débat actuel autour du prize money, du calendrier et du pouvoir des instances dépassait largement les stars du Top 10.
Marco Trungelliti après sa victoire contre Kyrian Jacquet
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Félicitations pour cette performance aujourd'hui. C'est toujours plus facile quand on est le favori du public, notamment lorsqu'on gagne en sets secs. Quel a été ton ressenti aujourd'hui ?
C'était difficile au début mais, j'ai ressenti le soutien du public, notamment pendant le premier set. Ensuite, j'ai réussi à prendre le dessus, 4-3 pendant le premier set, puis j'ai été breaké, et ensuite j'ai pu immédiatement débreaker. Un premier set avec des conditions particulières, et c'est ça qui est très important. Au début, lors du deuxième et du troisième sets, j'ai également breaké rapidement, ce qui m'a donné plus d'oxygène. Au final, j'ai pu gagner.
Félicitations. Après tout ce que tu as vécu ces dernières années, qu'est-ce que cela signifie pour toi cette réussite ?
J'essaie encore de vivre tout cela au quotidien et de profiter de ce moment de ma vie qui a mis du temps à arriver, c'est certain. J'ai le sentiment que j'ai encore un beau parcours qui s'ouvre devant moi du point de vue de mon tennis et du physique. Je pense que ça devrait aller. Je dois continuer à travailler. Je pense que je peux continuer à aller plus loin dans mon classement et à monter, ce qui au final est presque le plus important. Mais également en termes de maturité, j'ai beaucoup gagné, bien plus qu'auparavant du fait des circonstances. Cette maturité, le fait de l'avoir, ça m'a donné la possibilité de profiter un peu plus aujourd'hui par rapport à avant.
"Il est difficile de parvenir à quoi que ce soit une fois que l'on a eu une blessure"
Félicitations pour cette saison. Beaucoup d'autres joueurs ont rencontré une belle réussite ces derniers temps. Sorana va faire son entrée dans le top 20 cette semaine. Djokovic qui a 39 ans va jouer ce soir, et il est encore dans le top 5. Comment peut-on expliquer toute cette réussite ?
C'est un peu différent dans mon cas car j'atteins mon sommet à 36 ans. Ce n'est pas le cas pour les autres joueurs qui ont été à leur sommet avant. Le niveau dont ils font montre sur le court est assez incroyable. Nous avons eu d'autres exemples dans le passé côté femmes, ou elles ont pu faire leur retour après avoir eu un enfant, sachant que c'est extrêmement difficile, comme on le sait tous. Des exemples tels que Cilic. J'ai également partagé un certain nombre de tournois contre lui lorsque je jouais aux Challengers. Il y a un haut niveau de professionnalisme. J'ai essayé de m'inspirer de ces exemples que j'ai pu voir de mes propres yeux. Ensuite, il faut avoir de la chance parce que parfois, le risque de blessure est présent. Donc il faut être très intelligent dans nos choix de calendrier pour toujours jouer en notre propre faveur.
C'est un ensemble de différentes choses au final. Il faut avoir de la chance, il faut travailler extrêmement dur, c'est la deuxième chose, et également être régulier. La régularité, c'est très important, particulièrement dans ce sport parce que c'est ça qui permet de se maintenir à un bon niveau. À partir du moment où on commence à se blesser comme on l’a vu avec Draper parmi tant d’autres exemples, c'est là que les montagnes russes peuvent commencer. Il est difficile de parvenir à quoi que ce soit une fois que l'on a eu une blessure.
Concernant les blessures, pourquoi est-ce que tu penses que tu es à ton pic aujourd'hui, parce que les blessures peuvent avoir un vrai impact ?
Mes kinés m'accompagnent 24 heures sur 24. Il y a deux ans, c'est ça que j'ai vraiment commencé de façon plus sérieuse, c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai pu continuer à jouer parce qu'à un moment donné, je ne pouvais plus bouger, je ressentais beaucoup de douleurs, cela m'empêchait de dormir. La récupération post-match était difficile aussi. Cela a été un long process. Mon entraînement aujourd'hui est complètement différent de celui que j'avais pu suivre tout au long de ma carrière précédemment.
Pour ce qui est de mon temps sur le court et en salle de sport et avec mon kiné, quand on a une séance de kiné, on n'est pas juste sur la table, ce ne sont pas que des soins, c'est un ensemble de choses. On va faire beaucoup de choses en salle de sport, la façon dont on va également travailler sur des muscles précis avec des entraînements très précis et également sur les articulations, sur la récupération, la façon dont on va aborder cette récupération, tout ça est très différent. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai pu continuer à bouger.
"Dénoncer le trucage de matchs m'a causé beaucoup d'ennuis"
Quelle était cette blessure ?
Un peu tout. Cela peut être la hanche, ensuite le pied qui va être atteint, les genoux et ensuite les chevilles. À peu près tout. L'idée est de gagner en équilibre partout et au final, il faut continuer à fonctionner. Dans mon cas, il faut traiter le corps comme une vieille voiture. Si la vieille voiture s'arrête, on sait qu'elle ne pourra pas redémarrer. Dans mon cas, même quand c'est très douloureux, l'idée est de continuer à bouger son corps autant que possible. Quand c'est un peu trop dur, il faut juste s'arrêter et faire les choses différemment mais ne jamais s'arrêter, c'est l'une des raisons pour lesquelles je n'ai jamais pris de vacances.
Il y a quelques années, quand tu avais dénoncé le trucage de match, penses-tu que cela a eu un impact sur ta carrière et sur ton pic tardif ?
Oui, ça m'a causé beaucoup d'ennuis. J'étais très innocent dans le sens où je pensais que le système m'apporterait son appui. Cela a été le contraire. La façon dont les institutions ne m'ont pas soutenu, toujours pas jusqu'à aujourd'hui, j'attends encore que le système apporte plus de soutien aux joueurs. Au final, les organes de gouvernance sont d'un côté, la Fédération française est d'un côté, elle s'occupe de ce qui la concerne de son côté, idem au Royaume-Uni, en Australie, la WTA, l’ATP, la PTPA, chacun dans son coin.
En tant que joueur, j'ai du mal à trouver les mots mais pour moi, c'est vraiment dommage ce qu'il se passe en ce moment parce qu'il faut pouvoir faire appel aux canaux qui existent, il y a un procès en cours. En tant que joueur, je ne m'inclus pas dans cette catégorie. Une lettre avait été écrite, je ne sais pas trop ce qu'il y a dedans. Pour moi, c'est très dommage parce qu'au final, il y a un nombre limité de joueurs. On n'est pas 1 000, 2 000 ou quelques dizaines de milliers, on est vraiment très peu. Les institutions pourraient nous voir différemment. À partir du moment où on travaille tous ensemble, il est plus facile de parvenir à de belles choses. Si on continue à fonctionner en silo, cela aura cet impact négatif.
Quelle est votre relation avec les autres joueurs argentins dans votre pays ? Vous avez connu des moments difficiles.
Oui, effectivement. C'est encore le cas aujourd'hui. Je pense que je me suis attiré un certain nombre d'inimitiés au passage. Cela s'est passé il y a 10 ans. Aujourd'hui, peu importe. J'ai de bonnes relations avec les personnes qui veulent vraiment me rencontrer. Dans le tennis, on a souvent des relations plutôt superficielles. Finalement, on n'est jamais vraiment ami. C'est plus du "bonjour, comment ça va ?". On se serre la main et on s'arrête là.
Aujourd'hui, je dirais que cela va bien. Je ne vais pas y revenir parce que ces 10 dernières années, j'ai choisi de m'établir en Andorre. Cela a été le bon choix pour moi, ma femme, une excellente qualité de vie. L'Argentine, en ce moment, passe par une passade difficile.
Cela étant dit, il y a 10 ans, j'avais très peur de revenir. Pendant un certain temps, je n'ai pas pu y revenir. J'avais peur pour ma sécurité. Le ressenti, lorsque j'essayais de jouer dans des tournois, ça se passait difficilement. À l'avenir, je ne sais pas ce qu'il en adviendra, tout dépend de la mesure dans laquelle je suis prêt à y retourner. C'est une longue histoire. Je ne veux pas dire que je n'y reviendrai jamais. On est tous humains, on ne sait jamais ce qui va nous arriver.
Il y a beaucoup de belles personnes en Argentine et beaucoup d'amour aussi. Malheureusement, ce ne sont pas les bonnes personnes qui ont réussi à faire plus entendre leur voix dans cette histoire. J'ai pu quand même m'en éloigner. Maintenant que quelques années se sont écoulées, j'ai pu passer à autre chose.
Publié le par Hugo SOUBET