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Tennis. ITW - Manon Arcangioli : "Ça s'arrêtera peut-être à cause de l'argent"

Par Alexandre HERCHEUX le 29/04/2020 à 11:31

ITW
Photo : @Charles Daniel

Les soucis financiers des joueurs du circuit secondaire sont mis en avant depuis le début de la crise liée au COVID-19. Mais ces difficultés ne datent pas d'aujourd'hui pour tous ces joueurs situés entre la 200e et la 750e place approximativement. Avec beaucoup de gentillesse, Manon Arcangioli a accepté de nous parler de son quotidien de joueuse de tennis. Titrée à 7 reprises sur le circuit ITF, Manon est montée jusqu'à la 268e place mondiale et avait goûté au premier tour de Roland-Garros grâce à une wild-card en 2015. Aujourd'hui âgée de 25 ans, la Normande est aux alentours de la 600e place et doit donc adapter ses choix en fonction de ses finances. Pour Tennis Actu, la Tricolore est revenue sur son quotidien durant la saison, son organisation, ses doutes mais aussi son parcours depuis ses débuts en 2010.

Vidéo - Manon Arcangioli nous parle de ses difficultés financières

 

"J’ai passé plus de temps à la maison depuis le confinement qu’en cinq ans"

Comment ça va ? Ou se passe ton confinement et comment va le moral ?

Le moral va bien. Forcément il y a des moments un peu plus difficiles que d’autres parce qu’on ne sait pas quand on reprendra. Mais si on m’avait dit que je serais dans cet état il y a un mois, j’aurais signé tout de suite. Je pensais être un peu plus déprimée et finalement je vis très bien le confinement et je suis contente d’être rentrée chez mes parents. J’avais hésité à rester à Paris et finalement je suis rentrée chez mes parents et j’apprends à les redécouvrir. Eux aussi apprennent à vivre avec moi. J’arrive à m’occuper pas mal, on a une grande maison, un grand jardin donc je ne suis pas malheureuse, j’ai plutôt de la chance.

J’imagine que tu savoures parce qu’avec les exigences du circuit, tu n’as sans doute pas le temps de voir tes parents ?

Non pas du tout. J’ai passé plus de temps à la maison depuis le confinement qu’en cinq ans (rires). Je rentre vraiment rarement, peut-être 3 fois par an et ce n’est jamais très longtemps. De temps en temps, j’arrive à voir mes parents sur des tournois locaux (Ndlr : Manon est d’origine normande, de Lillebonne) ou proches mais c’est rare.

Tous les joueurs nous disent que leur quotidien se résume à de la préparation physique et de la détente. C’est pareil pour toi ?

Oui c’est pareil pour moi. J’essaie de m’entretenir physiquement, de faire du cardio, du gainage, tout ce qui est prévention au niveau des épaules pour éviter que la reprise ne soit trop dure. Après on ne peut pas taper la balle donc c’est compliqué. On s’adapte, parfois je fais des gestes à blanc ou j’incorpore des gestes dans des exercices ou alors je tape dans les buissons (rires).

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It’s funny now but let’s see in three months...... 🥳

Une publication partagée par Manon Arcangioli (@manonarcangioli) le 23 Mars 2020 à 5 :45 PDT

 

 "Je ne m’attends pas à jouer des tournois internationaux avant 2021"

Comment as-tu vécu l’arrêt du circuit et les reports successifs de la reprise ?

L’arrêt du circuit a été dur même si on s’y attendait tout de même. C’est vrai que ça m’a un peu embêté car mon début d’année était correct et j’avais de bonnes sensations sur le court. J’avais aussi trouvé un bon rythme et à m’organiser car je suis toute seule donc ça a coupé un peu l’élan mais tout le monde a subi l’annonce. Honnêtement, je ne m’attends pas à jouer des tournois internationaux avant 2021. J’espère que les tournois français reprendront et que des nouveaux tournois français se mettront en place. Au niveau international, ce sera compliqué car il faudra que les pays soient déconfinés, que les frontières soient ouvertes de nouveau. Ça va prendre un temps fou.

Oui donc pour toi Roland-Garros en septembre…

Ça me paraît compliqué.

Des tournois nationaux cet été pourraient-ils t’aider et seraient-ils même nécessaires et obligatoires pour les joueurs du circuit secondaire français ?

On voit quelques projets émerger et se mettre en place mais c’est compliqué de faire du concret puisqu’on ne sait pas quand nous pourrons être déconfinés. Ensuite être déconfiné c’est une chose mais il faut pouvoir bouger à sa guise et ça ce n’est pas dit. Mais voir des projets se mettre en place, c’est intéressant et très bon pour nous. Je pense que certains directeurs de tournois en France vont annuler et d’autres essayer de maintenir mais pour l’instant rien n’est fait et c’est trop tôt je pense. On a énormément de chance en France d’avoir tous ces tournois-là. Ça peut nous rapporter pas mal d’argent. Ça nous permettrait aussi de garder un contact avec la compet’ et avec la raquette donc je pense que c’est important de pouvoir maintenir ça.

 

 

"Financièrement c’est compliqué. C’était déjà compliqué depuis le début d’année"

Quelles sont les conséquences financières pour toi ?

Financièrement c’est compliqué. C’était déjà compliqué depuis le début d’année aussi. J’arrivais à jongler entre les ITF et les tournois français. Je faisais quelques tournois français pour essayer de renflouer les caisses et ensuite je partais en ITF. Là tout s’est arrêté donc j’ai de la chance d’être rentrée chez mes parents, je n’ai aucune dépense et j’aurais dépensé peut-être plus d’argent en tournoi si je n’avais pas eu de bonnes perfs’. Cela étant dit, on le sait quand on joue au tennis. Nous n’avons aucune garantie mais il faut passer par là, peut-être dépenser au début pour en gagner plus après. Mais oui c’est un peu compliqué financièrement dans le sens où je n’ai aucune rentrée d’argent.

Sans tes parents, tu aurais été en difficulté pour vivre à Paris durant ce confinement ?

Oui j’aurais eu les courses à payer, le loyer etc… Là je paye toujours mon loyer mais pour toutes les autres dépenses j’ai la chance d’avoir mes parents donc ça va.

Les difficultés sont mises en avant en ce moment avec la crise du COVID-19 mais finalement, les difficultés financières suivent tous les joueurs au-delà de la 100 150e place en temps normal. Toi comment ça se passe ? Est-ce que tu as déjà eu de doutes sur ta carrière à cause de ces difficultés pour gagner sa vie ?

Oui bien sûr, c’est compliqué depuis plusieurs années. A partir de 2012 et pendant 3 ans j’étais à la fédé, je payais beaucoup moins, je n’avais pas de coach à payer. Avec la fédé ça s’est arrêté, j’ai dû me débrouiller seule et les grosses dépenses ont commencé. Depuis novembre, c’est compliqué car j’ai fait une année mauvaise au niveau des résultats. Je n’ai pas gagné beaucoup d’argent mais il faut tout de même aller en tournoi donc j’essayais de faire des tournois français pour gagner un peu d’argent et ensuite partir en ITF mais c’est beaucoup plus compliqué qu’avant. J’ai déjà douté dans le sens où je me demandais si tout ça valait le coup et jusqu’où je pouvais aller. Sans aucune prétention, je pense que je peux continuer à progresser et que j’ai encore des choses à prouver dans le tennis mais malheureusement peut-être que ça s’arrêtera à cause du côté financier.

Tu as déjà réfléchi à une reconversion ?

Si j’arrête le tennis, il n’y a rien de concret car j’ai toujours imaginé ma vie dans le tennis. Mais j’aime bien tout ce qui tourne autour de la nutrition et de la diététique.

 

"Je sais que je ne vais pas pouvoir faire des tournées aux Etats-Unis à tout va"

Peux-tu nous parler de ton quotidien ? Comment se font les choix des tournois ? Est-ce qu’ils dépendent des finances ?

Je fais d’abord en fonction de la surface, celle sur laquelle je veux jouer. Ensuite je regarde les catégories de tournoi parce que mon classement a baissé, je ne peux plus faire tous les tournois que je veux. Dans les 25 000$, ça devenait compliqué donc je faisais pas mal de 15 000. Et après je regarde forcément le côté financier. Je sais que je ne vais pas pouvoir faire des tournées aux Etats-Unis à tout va, ou en Australie. Tout ça, c’est compliqué donc je partais souvent en Europe, ou bien de temps en temps en Tunisie. Parfois j’étais limitée par le budget oui.

Est-ce que tu peux revenir sur tes débuts dans le tennis et ton parcours ?

En fait ma mère est monitrice et moi j’ai toujours été licenciée au club de Lillebonne. J’ai commencé à 4 ans avec elle. Elle m’a entraînée jusqu’à mes 11 ans. Ensuite à 12 ans je suis partie dans un sport-études à Rouen. Au lycée j’étais au centre de Ligue de Normandie. J’ai fait ma seconde avec des horaires aménagés et puis en 1ère et terminal j’étais au CNED. Après mon BAC, on m’a proposé d’intégrer la fédé donc j’ai accepté parce que c’était le top, j’étais hyper contente d’avoir un entraîneur avec moi et de voyager. Je suis entrée à la fédé pendant 3 ans et ensuite ça s’est terminé. J’ai eu un entraîneur privé et j’ai fait une année seule. L’an passé je faisais partie d’une académie et là je repars seule.

Comment ça se passe niveau organisation ?

Ça demande beaucoup d’organisation, il faut appeler des filles à droite à gauche pour taper la balle. En plus depuis 1 an, on joue sur les courts du CNE en fonction du classement et le mien ne me permet pas de les utiliser. Je devais donc m’organiser pour jouer avec des filles qui ont des clubs à Paris. Mon club est en Normandie donc il fallait forcément que je trouve une fille avec un club à Paris. Tout ça demande de l’organisation, de l’adaptation donc c’est plus fatigant que lorsque on suit le rythme d’un coach ou d’une académie. Mais on s’y fait et je suis quand même assez autonome, j’arrive à m’organiser. Honnêtement depuis novembre je le vivais bien. Je sais qu’à un moment ça me manquera de ne pas avoir de coach mais pour l’instant ça va.

J’imagine que dans cette situation, tes parents ont une importance pour toi-même à distance ?

Oui j’ai de la chance ma mère est dans le tennis, dans le haut-niveau seulement par rapport à moi mais elle comprend aussi comment ça fonctionne donc pour moi c’est un soutien. Ils sont toujours là et ma mère m’aide à chercher les tournois parfois. Je fais ma programmation toute seule mais c’est vrai que pour les à-côtés, ils sont d’un grand soutien.

 

"Les finances, je suis obligée d’y penser et je pense que ça me pèse"

En 2015, tu étais 268e mondiale et tu avais même disputé le premier tour de Roland-Garros grâce à une wild-card. Aujourd’hui tu es un peu plus bas au classement ? Qu’est ce qui a fait que confirmer et franchir encore un cap a été compliqué ?  

Il y a plusieurs choses. Mes résultats ont baissé donc j’ai perdu mes points à défendre. Je ne me suis pas entourée toujours des bonnes personnes. Ça a peut-être joué dans mon tennis. Je pense aussi qu’à partir du moment où il y a eu la nouvelle réforme avec le circuit ITF et WTA ça a été plus compliqué. J’avais un classement WTA mais pas ITF donc les ITF ne me servaient à rien. Je devais faire des 25 000 et à ce moment, ils étaient très forts et je n’ai tout simplement pas eu les résultats qu’il fallait. Il y a une part de niveau de jeu aussi. Le niveau était plus haut à ce moment-là parce que pleins de joueuses devaient jouer les 25 000$. J’ai aussi plein de choses à apprendre et qui ne sont pas acquises. Je pense aussi que c’est un engrenage, plus on perd de places, plus on perd de confiance.

Est-ce que cette pression financière tu la ressens sur le court ?

Oui complètement. Avant quand j’étais aidée, c’était peut-être plus facile, je n’avais pas ce poids financier. Je suis obligée de penser à l’argent. Je ne peux pas jouer à droite à gauche sans y penser. Sur un 15 000$, je sais que si je fais finale, je reviens à 0 et en dessous je perds de l’argent. Je suis obligée d’y penser et je pense que ça me pèse.

Quel souvenir gardes-tu de ce premier tour à Roland-Garros ? (NDLR : perdu 6-2, 6-0 face à Irina Falconi)

Le premier tour à Roland-Garros n’est pas mon meilleur souvenir car j’ai dû perdre 0 et 2 en 45 minutes (rires). J’étais super contente d’avoir la wild-card, la semaine d’avant je jouais bien. L’échauffement se passait bien aussi, j’ai joué les deux premiers points puis panne de secteur. J’avais l’impression que je ne pouvais plus mettre un pied devant l’autre. Je me suis fait un peu « bouffer » par l’enjeu. Mais ça reste une belle expérience. D’un côté j’étais outsider, je n’avais pas forcément d’attente. J’espérais soit jouer une top 10 et me faire exploser, soit jouer une fille plus proche des 100 pour pouvoir faire quelque chose. Finalement j’ai joué une fille plus proche des 100 et je me suis fait exploser (rires) mais tout ça pour dire que je me disais que j’allais faire du mieux possible et le stress a pris le contrôle sur tout ça.

Malgré cette situation, arrives-tu à te projeter, à penser à la reprise ?

Non je préfère même ne pas y penser. J’en profite pour reposer mon cerveau et ne pas penser à tout le côté tennis, la reprise, les entraînements, les choses qui peuvent me rendre un petit peu anxieuse. A quoi bon me torturer l’esprit avec ça ? J’en profite pour faire autre chose et penser à autre chose. Je prends le temps de faire des choses que je ne fais pas d’habitude, je lis, j’ai commencé la méditation. Pleins de choses attisent ma curiosité. Je suis moins sur mon téléphone, sur mes écrans, donc ça fait du bien. Je suis moins stressée quant à l’organisation de ma carrière.

Quels étaient tes objectifs avant le confinement ?

En novembre, je m’étais donnée un an pour voir ce que ça donnait, si je suis toujours motivée, si j’ai toujours assez d’argent, si j’ai progressé. Et j’aurais aimé faire les qualifs de l’US. Du coup, là, ça repousse un peu les choses.

Quels sont tes prochains objectifs à moyen et long terme ?

A long-terme, c’est d’être top 100 et de vivre du tennis. J’aimerais bien commencer à faire les qualifs sans wild-card, grâce à mon classement pour faire les 4 grands chelems. J’ai eu la chance de faire Roland mais j’aimerais voir les 3 autres. C’est mon but : faire les 4 grands chelems.

Enfin, quel est ton rêve en tant que joueuse de tennis ?

De vivre du tennis donc d’être top 80 et d’être épanouie au moment où j’en vivrais.

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