Tennis. Roland-Garros - Oleksandra Oliynykova : "Tout dans ma vie est défini par la guerre"
Par Sebastien CLAUDE le 30/05/2026 à 16:27
Ce vendredi, Oleksandra Oliynykova a vu son parcours s'arrêter au troisième tour de Roland-Garros, dominée par Diana Shnaider 7-5, 6-1. Outre ses batailles sur les courts de la Porte d'Auteuil, l'Ukrainienne a mené un autre combat, dépassant le cadre sportif, tout au long de la semaine. Oliynikova a profité de chacun de ses passages en conférence de presse pour porter la voix du peuple ukrainien, attirer l'attention sur la situation dans son pays d'origine et mettre en lumière certaines situations qu'elle estime passées sous silence, y compris sur le circuit. A l'image de ses propos à l'encontre de Diana Shnaider avant leur rencontre. Sa conférence de presse n'a d'ailleurs pas fait exception à la règle, la joueuse ukrainienne a d'abord tenu à faire une déclaration avant de répondre aux questions, elles aussi majoritairement portées sur la situation en Ukraine et sur les joueurs et joueuses ukrainiennes sur le circuit.
Vidéo - Oleksandra Oliynykova après sa rencontre face à Diana Shnaider
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"En tant que joueur, nous avons une responsabilité"
Le résultat est peut-être un peu différent que ce que tu aurais souhaité, mais une performance assez différente du reste du tournoi. Quel a été ton ressenti ?
R. Cela a été un bon et grand début pour moi sur Roland-Garros. Je n'avais même pas joué aux juniors avant. C'était mon tout premier Roland. Déjà pour avoir fait ce premier tournoi à Roland-Garros, d'une certaine façon, c'était pour moi gagner. Je dois encore améliorer beaucoup de choses dans mon jeu, j'en suis consciente, et je continuerai à travailler. Bien entendu, les conditions étaient particulièrement chaudes. Après avoir joué six sets un seul jour, je suis encore très fatiguée.
Avant de commencer avec les questions, je souhaitais vous lire une déclaration courte, car j'ai une déclaration très importante à vous faire.
Je sais que certaines personnes sont en désaccord avec mes actions. Je sais que certains préféreraient que je reste silencieuse, mais ce que je fais, ce n'est pas de la politique, c'est une question d'humanité. Lorsqu'on tue des personnes, des enfants, lorsque la violence est justifiée ou célébrée, on ne peut pas prétendre que rien ne se passe. On ne peut pas détourner le regard, ni protéger ceux qui soutiennent ou excusent de telles actions. Notre organisation n'a pas été bâtie par des pionniers tels que Billie Jean King pour qu'ensuite, le tennis féminin ne soit plus qu'une question d'argent et de luxe. Ils voulaient quelque chose de plus grand que cela. Ils voulaient inspirer les autres, faire du monde un meilleur monde et également faire que des athlètes soient des modèles pour les jeunes.
Or, pour être un modèle, ce n'est pas une question de comptes bancaires particulièrement bien fournis, de montres de luxe, de voitures de luxe. Non. Un vrai modèle a le courage de se tenir contre le mal, de l'affronter, de parler, de faire entendre sa voix, et d'avoir la détermination à agir lorsque les actions sont nécessaires.
En tant que joueur, on a une responsabilité qui vient bien au-delà du tennis parce que le sport doit toujours être du côté de l'humanité, et l'humanité ne devrait jamais être une option.
Merci.
"Les joueurs russes, ils ne veulent pas communiquer"
Félicitations pour ce jeu aujourd'hui. Pendant tout le match, tu as eu un grand soutien. Après le match, tu as pris le temps d'aller à la rencontre de tes fans. Tu pourrais nous en parler ?
J'étais très heureuse de voir que tant de fans étaient présents, et j'aime toujours prendre ce temps après le match pour discuter avec les personnes qui viennent me soutenir. Je suis vraiment toujours ravie de pouvoir discuter avec toutes les personnes qui essaient de faire grandir le sport. J'adore mes fans partout dans le monde. C'est toujours un plaisir de pouvoir passer du temps avec eux.
Cette déclaration que tu viens de faire était très forte. As-tu parlé à d'autres joueurs ou joueuses d'Ukraine ? Est-ce qu'ils sont d'accord avec ce que tu as dit ? Il y a peut-être déjà eu des tentatives de discussion avec des joueurs russes pour changer leur avis ?
Pourriez-vous répéter ?
Avez-vous déjà eu des discussions sur la guerre avec des joueurs russes et si vous avez déjà eu cette conversation, quelle a été leur réaction ?
Concernant les autres joueurs ukrainiens, on est tous solidaires. Tous ceux que vous voyez sur le circuit sont pleinement solidaires. Tout le monde essaie de faire ce qu'il peut à son niveau. On a tous des expériences différentes, mais nous sommes tous là pour soutenir notre pays.
Concernant les joueurs russes, ils ne veulent pas communiquer. Ils sont pétris de croyances absolument terribles. Voilà ce qui se passe en ce moment sur le circuit. En conséquence, pour moi, c'est quelque chose que l'on doit cesser d'accepter dans le sport professionnel. S'ils ne veulent pas entendre ces voix, s'ils continuent de faire circuler cette propagande, il faudrait que l'on ait des mécanismes dans notre tournoi pour mettre fin à tout ceci.
J'ai lu que votre père était venu assister au match. Comment te sentais-tu en sachant qu'il était là dans les gradins ?
Je suis si heureuse qu'il soit venu ici et qu'il ait vu ma première victoire. La dernière fois qu'il a vu un match que je jouais, c'était un tournoi ITF W35. Je m'étais blessée à la jambe à Strasbourg. J'étais très inquiète parce que je n'étais pas sûre de pouvoir performer correctement ici, les kinés m'avaient inquiétée. Ils m'ont dit que cela ne ferait qu'empirer et au final, j'ai joué trois matchs solides. Donc, j'étais très heureuse. Après chaque match, il me disait qu'il était extrêmement fier de moi, c'était important pour moi. Je ne sais pas quand il pourra me voir jouer dans un tournoi la prochaine fois. Pour lui, le fait que j'ai pu voir les émotions sur son visage et entendre sa voix alors que je jouais, c'était le plus important pour moi.
Il y a eu un peu plus de mesures de sécurité qui ont été prises pendant le match. Tu le savais ? T'en es-tu rendu compte ?
Je ne le savais pas.
Autour du court, il y avait plus de sécurité que d'habitude.
Je ne savais pas que la sécurité avait été renforcée. Les organisateurs du tournoi ont peut-être le sentiment qu'ils ont une certaine responsabilité à cet égard. Personnellement, je n'ai pas le sentiment d'en avoir besoin.
Les personnes qui viennent ici veulent juste regarder le match et encourager leurs joueurs favoris. Envisager, ne serait-ce qu'une seconde, qu'il pourrait se passer quoi que ce soit de mal, c'est inenvisageable. Ils ont peur que quelque chose arrive alors qu'en fait, les gens qui viennent ici viennent en toute sympathie. Ce sont des fans de tennis. J'aimerais beaucoup passer plus de temps avec eux. C'est quasi inenvisageable qu'il se passe quoi que ce soit. Pourtant, il y a un tel niveau de sécurité ici, alors que personne ne parle du fait que je vais revenir au pays, je sais qu'il y aura des attaques de drones, de roquettes. Ce contraste pour moi est très curieux. Je ne savais pas qu'il y avait une sécurité qui avait été renforcée. Au final, était-ce bien nécessaire ? L'atmosphère pendant le match ne le justifiait pas. Je n'ai absolument vu aucune réaction d'agressivité.
"Si je me taisais, pourquoi serais-je ici ?"
Félicitations pour ce tournoi, bien joué ! Marta Kostyuk a fait un certain nombre de déclarations. Hier, elle a dit qu'après tant d'années, elle n'avait plus l'énergie de faire quelques déclarations que ce soit sur la situation. Quel est ton avis là-dessus ? Toi, tu t'exprimes très souvent là-dessus. Du point de vue émotionnel, au bout d'un moment, cela ne t'affecte pas ?
Je ne peux pas être silencieuse, sinon je ne ferai pas ce que je suis censée faire. Pour moi, dans le sport, on doit être du bon côté. Comment être lasse de quelque façon que ce soit, alors que quand je vais rentrer à la maison, en fait cette guerre définit ma vie. Ma vie est en Ukraine, mon père va revenir à l'armée. Mon petit ami est soldat. Tout, dans ma vie, est défini par la guerre.
Aujourd'hui, je vous parle de la situation, de nos souffrances, du fait de l'agression. Ici, il y a des personnes qui sont populaires, qui ont de l'influence, qui ont de l'argent, qui soutiennent la guerre et leurs opinions sont dangereuses. Ce silence du circuit est dangereux et il n'est pas juste.
Moi, si je me taisais, pourquoi serais-je ici ? J'essaierai toujours de faire tout ce qui est dans mon pouvoir pour aider l'Ukraine à gagner cette guerre parce que sinon, ma vie sera détruite. Les personnes que j'aime seront tuées et moi aussi. Pour moi, il n'y a aucune autre option.
Ton père doit donc revenir dans l'armée, il doit revenir en première ligne de combat ?
Là, il avait pris une permission d'une semaine. Effectivement, il va revenir au combat.
À quel point ce décalage est-il dur à vivre ?
Pour moi, c'est très difficile, c'est très fort sur le plan émotionnel mais d'une certaine façon, je joue pour mon pays, pour mes valeurs et également pour lui, parce que cela a été notre histoire à nous, notre chemin à nous. Tout cela est le fruit de notre travail. Lui a cru en moi. J'étais dans le top 800 quand j'avais 21 ans et tout le monde me disait : c'est impossible que tu ailles jusqu’au top 500. Lui m'a toujours soutenue. Il a toujours cru en moi, en ma capacité à être joueuse de Grand Chelem. C'était mon plus grand fan absolu. Et puis, moi, au final, je joue pour lui. C'est très important pour nous.
Félicitations pour ce beau tournoi. Diana était ici dans cette salle et elle a dit qu'elle ne savait rien de ce que tu avais déclaré il y a deux jours. Elle n'a voulu faire aucun commentaire sur la guerre. Quel est ton avis ?
Oui, elle ne veut pas commenter sur la guerre parce que si elle devait faire part de son avis, cela créerait un énorme scandale, mais je vous montre les preuves. Il faut que le circuit cesse d'être hypocrite en prétendant qu'ils ne peuvent rien y faire. Dans l'une de mes interviews, je l'avais déjà dit. Le mécanisme est bien huilé. On peut, par exemple, imposer des sanctions s'il y a des matches qui sont truqués pour les sites de pari en ligne, mais quid de ceux qui financent la guerre ? En Europe, il y a tant de personnes qui croient en la démocratie, en la liberté, et tout cela, elle le sait, elle en est bien consciente, mais elle a des idées extrêmes.
Comme je vous l'avais dit la dernière fois, le tournoi auquel elle a participé, elle sait très bien ce qu'ils font. Il y a ce mouvement de glorification en Russie selon lequel ils sont supérieurs au monde entier, qu'ils ont un dirigeant extrêmement fort, que le reste est inacceptable et que les Européens sont complètement fous. C'est exactement ce que raconte leur propagande, qui se caractérise par une haine de l'Europe, de la France, de l’Allemagne. Elle, pourtant, elle a pris tout cela, l’argent, la publicité et d’autres choses que l’on ne sait pas pour participer à la propagande. Je l’ai prouvé. Elle va réinvestir ces gains dans les choses qu’elle soutient, mais bien entendu, c'est bien plus facile pour elle de répondre en disant : « Je ne suis absolument pas au courant, je ne peux donc pas faire part de mon avis ». Dans mon interview précédente, c’est ce que j’ai dit. C’est ce qu’ils font car ils sont bien conscients de leur réaction, mais ils veulent rester ici. Ce qui les intéresse, c’est de gagner de l'argent, de gagner en popularité, d'être dans l'œil du public et d’utiliser tout ceci pour continuer à appuyer leur dictateur. C’est ce qu’ils veulent faire et c’est ce qu’il faut que l’on cesse d’accepter.
